image image image image image image image image image image image image image image image image image
imageimageimageimageimageimageimageimageimageimage
image

Texte de Jórdi Gourbeix, sept 2006

Alain Delorme est un jeune artiste français issu d'une génération de photographes qui, à l'instar du couple Aziz+Cucher ou de Inez Van Lamsweerde, utilise l'outil informatique dans une logique de mutation et d'hybridation des corps. Son oeuvre est une critique acerbe de l'utilisation de l'image des enfants, en particulier des petites filles, soumises au diktat publicitaire faisant d'elles des objets de consommation utiles aux lois du marché.

Inspirée de l'esthétique publicitaire, la série Little Dolls porte un regard à la fois ironique et inquiétant sur l'identification des jeunes filles aux stéréotypes féminins occidentaux, dont la poupée Barbie, depuis plus de soixante ans, est devenue l'icône commerciale. Véritable incarnation des fantasmes de la société de consommation contemporaine, jouet médiatique et planétaire, Barbie est aujourd'hui la poupée la plus vendue au monde et, par conséquent, un des principaux objets de projection identitaire des petites filles.

Aux Etats-Unis, les "Miss beauty Children", concours de beauté pour enfants et adolescents, sont à l'image de ce phénomène. Lors de grandes cérémonies médiatiques, soutenues ou contraintes par leurs mères, des jeunes ou très jeunes filles défilent, maquillées, coiffées comme des poupées, devant en adopter les tenues, les robes, les mimiques, les traits. Le "modèle Barbie" devient alors l'avatar d'une société qui, en faisant d'une poupée de plastique le symbole d'une féminité, distingue de moins en moins le faux-semblant de la réalité.

La photographie contemporaine, en acceptant chaque jour l'intrusion en son sein des possibilités de transformation du réel par les nouvelles technologies, est alors le médium le plus à même de reproduire, de décrire, et donc de dénoncer, cette situation. Dans les images d'Alain Delorme, le mélange entre jeunesse innocente et objet commercial, dénonce la standardisation et l'assujettissement des corps, des sourires, des regards. Peaux lisses, sourires et attitudes forcées sont contraints par une main toujours présente. À la fois fillettes, femmes et poupées, les Littles Dolls ouvrent la voie à un futur possible et inquiétant où l'enfant, au prix de transformations plastiques, risque de devenir un véritable objet, maniable et transformable à souhait.

 

Texte d'Alain Delorme, nov 2006

Aujourd’hui, l’esthétique est plus présente que jamais. Dans une société où l’image fait partie intégrante de l’environnement quotidien, nous sommes face à un phénomène de normalisation.

D’abord l’exigence de perfection s’est construite autour de la femme, puis de l’homme, et maintenant c’est l’enfant qui est au coeur du sujet. À la fois symbole de l’innocence, centre de la cellule familiale, cible privilégiée des publicitaires, l’enfant n’a jamais été autant protégé et paradoxalement mis en avant en tant qu’objet commercial. De nos jours, les petites filles veulent ressembler à leurs idoles: Lorie, Priscilla, Britney Spears… Le «phénomène Lolita» ne cesse de grandir, il est véritablement ancré dans notre société. Ces enfants-femmes sont visibles partout: à la télévision, dans les magazines, dans les films… La série « Little Dolls » s’inscrit dans une réflexion autour de ce phénomène.

À l’origine de ce travail, la photographie d’une fillette réalisée dans le cadre d’une commande publicitaire pour une multinationale, reine de la standardisation du mode de vie, Mac Donald. Une petite tête blonde sur papier glacé, aseptisée comme le gâteau devant elle, à qui l’on offre à l’issue de la séance une poupée Barbie. De là me vient l’idée d’hybrider son visage à celui du jouet. Une mutation du corps réalisée grâce à l’outil informatique dans la lignée d’artistes comme Aziz et Cucher ou Inez Van Lamswerde. Des travaux où l’on joue des pixels comme le scientifique des gènes, pour recréer l’Homme, l’enfant ici, à sa guise.

Le protocole est toujours le même : une fillette, un gâteau, un fond coloré, les parents. Puis la transformation commence, avec un logiciel de retouche d’image. J’appose un masque sur le visage de la fillette, je remodèle le nez, je lisse les traits et modifie la carnation, je change la couleur des yeux, des cheveux, je la recoiffe. Le décor, la posture, les proportions, tout se standardise. Cette chirurgie esthétique du pixel fait disparaître le réel au profit d’une image entièrement artificielle. Cependant, malgré les liftings et relookages, je tends à conserver une certaine idée de l’enfance. Les cheveux peuvent rester ébouriffés, les ongles ne sont pas impeccables, la tenue, les accessoires sont toujours là, et concourent à produire un « effet de réel » qui laisse son identité à chaque image. Un mode opératoire qui conduit à une forme de normalisation des personnalités.

Des images d’une « inquiétante étrangeté », des photographies qui séduisent et dérangent à la fois, du fait de cet « écart minimal » de la représentation. Des images qui se veulent comme des bonbons, colorés mais acides. On retrouve cet « écart minimal » dans la reprise formelle de la photographie d’anniversaire. Ce rituel social qui réunit la famille autour de l’enfant flirte ici avec le cliché publicitaire, de petites filles devenues femmes, en la recherche d’une éternelle jeunesse. Car à travers la présence systématique des adultes dans l’image, ces portraits posent tout autant la question de la féminisation de l’enfance, que celle de la projection des rêves des parents sur leurs enfants. Comment ne pas penser ici au concours de beauté pour petites filles. Ce phénomène, répandu aux Etats-Unis sous le nom de « Miss Beauty Children », propulse les fillettes dans le monde de la compétition de la plastique. C’est aussi et surtout l’occasion pour les parents de réaliser leurs rêves au travers de leur progénitures. Ils transposent les normes de la beauté adulte, et par là leur rêve de réussite.

La série « Little Dolls » est ambiguë. À la limite de la photographie familiale et de l’imagerie publicitaire, la représentation oscille entre la féminité et l’enfance, le fantasme et la réalité. La technologie numérique s’infiltre subtilement dans l’image tout comme les codes esthétiques des adultes ont imprégné le monde de l’enfance. La création photographique numérique que je présente avec ces « Little Dolls » se veut avant tout miroir de notre société, reflet des rêves des enfants et des fantasmes de leurs parents.


Texts         Photos
Télécharger le PDF "Little Dolls"

image
image image image