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Laure Limongi // Murmuration // texte de création pour Raise magazine // Mai 2014
De ces images qui appellent immédiatement le souvenir. Une journée d’hiver à la lumière blanche. Des hauteurs du château Saint-Ange, à Rome, après avoir gravi inlassablement les marches, dénichant les grotesques, s’égarant pour mieux découvrir des sculptures timides, on peut, après avoir dépassé les canons et leurs boulets, comme encore prêts à l’emploi, se poser sur un banc de pierre pour observer les nuées d’oiseaux qui animent étrangement le ciel. C’est un ballet de subtils croisements, d’effleurements périlleux où les figures s’enchainent selon une partition très précise. Des contours nets se dessinent, rappelant parfois des motifs reconnaissables ou évoquant des rêves diffus, comme peuvent le faire les nuages, mais avec davantage de frénésie, une virtuosité emballée. On se met à frissonner. Pas seulement parce que le banc est froid et l’étoffe trop printanière, mais en raison de la rigueur avec laquelle les groupes se cherchent sans se toucher, semblent se déplacer par magie, hors des contraintes gravitaires. C’est fascinant et un peu angoissant car totalement inexplicable. On ne cesse de célébrer le génie des 1300 grammes du cerveau humain dont les avions de chasse ne sont que des machines poussives à côté des oiseaux. L’étourneau sansonnet, tout entier, n’en pèse que 60 ; il n’en est pas moins l’auteur de chorégraphies savantes transformant le passage du temps, semblant le suspendre avec grâce. Un quartier de Lune apparaît, le jour finit par tomber mais on ne veut pas interrompre son observation, avide de chaque nouvel enchaînement.

Regardant plus attentivement les photographies d’Alain Delorme, on aperçoit des relais haute tension, une cheminée d’usine. L’air n’est plus celui de Baudelaire. " Teinté de rose et de bleu ", mais prend les accents jaune voire orangé d’un ciel enflammé de monoxyde de carbone et d’oxydes d’azote. Quelque chose diffère dans ces nuées que l’anglais nomme " murmuration ". Il faut tendre l’oreille. Elles ne pépient pas. Elles émettent en revanche un étrange bruissement. On n’y reconnaît pas la douceur des plumes. C’est un son connu, mais déplacé. Un frottement qui agace les dents.

Il paraît que la Terre ne compte plus six continents mais sept. Une gigantesque nappe de plastique s’est formée dans le Pacifique, elle gagne en consistance chaque jour. Bientôt les déchets seront les nouveaux citoyens de ce monde qui ne rêve plus que de consommation.
" Oui ! Le Temps règne ; il a repris sa brutale dictature."

Natacha Wolinski // Démesure en équilibre // Air France magazine // August 2011

"Il faut trois roues et toute la force motrice de l'homme pour mettre en branle le rêve consumériste. L'homme est un petit porteur de Shanghai. Il vient d'ailleurs, de ces chemins de terre ocre où le vélo file, léger, entre les rizières. Il est de ces migrants qui découvrent simultanément le ruban gris du bitume, les gratte-ciel de Shanghai qui lui font d'étranges épaulettes et les totems capitalistes faits de bouteilles, de cartons, de pneus et de cageots. L'homme ploie sous ces amoncellements mais il pédale tout de même, maintient sa trajectoire équilibriste. A chaque tour de roue, il fait vibrer la "grande usine du monde" et peut prétendre à une part de cette invraisemblable pièce montée. L'homme est à ras de l'image, au bas de l'échelle sociale. Rien ne dit qu'il ne sera pas un jour au sommet des édifices nouveaux de la mégalopole. Avec cette série aux couleurs acidulées, Alain Delorme ne dit rien d'autre. Entre l'absurdité du monde matérialiste et le rêve immuable et ascensionnel de l'homme, il faut trouver la juste voie. Et faire tourner la roue."

Marie Darrieussecq // La Chine en roue libre // texte de création pour Beaux-Arts magazine // January 2011
Plein le dos. Des pneus, des paquets, des cageots. Des objets de consommation, des produits du commerce. N’en jetez plus. Ces petits porteurs chinois, au fardeau virtuellement alourdi par Alain Delorme, traversent une Chine rendue abstraite par la géométrie des fils, des palissades et des constructions. Avec leur maison sur le dos comme un Cipangopaludina chinensis (un escargot local), ces triportistes participent vaillamement à l’élan économique. Le capitalisme chinois est porteur de promesses aussi nombreuses que leurs paquets : un bric-à-brac typique des BRIC(ces fameux Brésil-Russie-inde-Chine).
Roulez petits bolides, mais à Shanghai, à vélo, on dépasse quand même rarement les autos.



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